Leadership et Management

Nomadisme et gestion (interview)

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Daniel Lamarre, cirque du soleilEntretien sur le rapport entre Nomadisme et gestion avec Daniel Lamarre, Président et Chef de la Direction du Cirque du Soleil du 10 avril 2013.

Rappel : Objectifs de la démarche auprès du Cirque du Soleil
Emblématique de l’entreprise nomade par excellence, le Cirque du Soleil cirque du soleilreprésente assurément une exception planétaire, autant par ses stratégies, sa réussite que par ses valeurs. Le Cirque du Soleil préfigure les évolutions que les entreprises doivent aujourd’hui opérer pour garantir leur pérennité. L’objectif de cette démarche est ainsi de vérifier dans quelle mesure les valeurs individuelles que véhiculent les nomades sont aujourd’hui existantes dans l’organisation. Elle vise aussi à voir dans quelle mesure ces valeurs sont adaptées aux organisations confrontées à un contexte où le changement est la règle, la complexité un quotidien et l’adaptation permanente.

Dans quelle mesure l’esprit nomade, au cœur de l’activité du Cirque du Soleil, est-il aussi celui des employés sédentaires ?

DL (Daniel Lamarre) : Les employés qui travaillent ici, à Montréal, au Siège Social International, que je préfère appeler le Centre de Création, vivent dans un environnement où l’Art est partout présent. Lorsqu’ils accomplissent leurs tâches qui ressemblent à celles de n’importe quel autre employé du monde, effectuer une paye, appliquer une procédure comptable ou toute autre tâche administrative, ils le font ici, dans cet environnement. Il serait audacieux de penser qu’ils sont aussi nomades que les artistes ou que tous ceux qui les accompagnent lors des tournées, mais je pense que cet environnement influence leur manière de travailler vers plus de liberté, plus de créativité.

Justement, comment gérez-vous la production des nouveaux projets de spectacles ?

DL : Nous nous accordons le luxe du temps et de l’espace. Au démarrage d’un nouveau projet, le cahier des charges construit, les créateurs ont six mois pour écrire le scénario, imaginer l’histoire, les numéros qui viendront l’illustrer et pour aboutir: pendant ce temps, personne ne vient les perturber sur des questions matérielles ou administratives. Au terme de ce délai, les créateurs viennent présenter leur projet. Et c’est dans un esprit de confrontation que cela se fait ; non pour déstabiliser les personnes, ou dans un esprit critique stérile, mais, réellement pour faire sortir LE MEILLEUR du projet. Ceci est une particularité du Cirque du Soleil que je n’ai pas rencontrée ailleurs. Une fois les ajustements effectués, les créateurs ont à leur disposition un espace protégé du quotidien, le plus possible à l’écart de l’activité. Mettre en place les conditions nécessaires à la création est indispensable à la production de spectacles de grande qualité.

Pour la sortie des nouveaux spectacles, pour le démarrage d’une tournée, vous avez naturellement des contraintes de temps extrêmes. Quelles sont les conséquences pour les équipes ?

DL : Je ne crois pas que travailler en dehors de toute contrainte de temps produise de l’efficacité. C’est aussi cette contrainte qui fait que nous nous dépassons. La sortie d’un nouveau spectacle est fixée très en amont : deux ans et demi sont nécessaires entre la naissance du projet et son aboutissement. Et quand la date est fixée au 20, le spectacle doit être prêt et ce ne peut être ni le 19 ni le 21. Au jour J, tout doit fonctionner. D’ailleurs, après la première d’un spectacle, toute l’équipe a besoin d’un temps de décompression de quelques semaines, indispensable à leur bien-être. Les gestionnaires qui génèrent du stress ou une pression négative de cette caractéristique de notre métier sont des mauvais gestionnaires. C’est leur travail de provoquer de l’énergie et de la motivation grâce à cette pression du temps. J’ai l’habitude de dire que dans le mot « Show Business », c’est le mot « Show » qui apparait en premier et ce n’est pas pour rien. Quoi qu’il arrive, comme on dit « The show must go on ». Et ceci est ancré dans l’esprit de tous ici. Notre carburant c’est le spectateur. Nous avons la chance d’avoir un patron, Guy Laliberté, qui est un artiste. Il veille à ce que les priorités soient orientées vers notre cœur de métier : le spectacle. Et lorsqu’il y a des dérives, comme dans toute entreprise, il sait intervenir pour rappeler ce qui nous a fait. LA maladie des grandes entreprises mondiales aujourd’hui, c’est qu’elles appartiennent à leurs actionnaires. Leurs priorités sont ainsi dictées par leurs intérêts. Nos priorités sont dictées par les priorités du spectacle. Et moi, je suis un admirateur des artistes. C’est un métier d’une telle exigence, qui demande tellement d’efforts, de travail : lorsqu’un jongleur laisse échapper une quille, il passe des jours et des jours pour comprendre pourquoi, il se repasse des dizaines de fois les enregistrements vidéos pour les analyser ; c’est un métier qui peut occasionner des remises en cause profondes. C’est un exemple pour nous tous. Je dis souvent que si nous, gestionnaires ou membres du comité de direction, nous devions mener nos réunions devant des milliers de personnes, nous le ferions certainement de manière très différente : nous nous tiendrions probablement mieux, nous porterions plus attention à ce que nous disons. C’est ainsi la finalité de notre activité qui nous mobilise. Peu importe les contraintes de temps ! Elles nous énergisent au contraire !

Nomadisme et changement sont intimement liés. Vous avez récemment pris la décision de supprimer quatre cents emplois et d’arrêter quatre spectacles. À votre sens, comment ces changements difficiles ont-ils été vécus ?

DL : Mal, bien entendu, et c’est très compréhensible. En revanche, vous venez de relier deux données qui n’ont pas de rapports entre elles, comme beaucoup l’ont fait d’ailleurs. Les décisions d’arrêter quatre spectacles ont toutes une origine explicable et décorrelées de celle de la suppression d’emplois. Le tsunami de 2011 est à l’origine de la décision d’arrêter le spectacle permanent ainsi que la tournée au Japon. À la suite de cette catastrophe, tout s’est arrêté au Japon : le tourisme s’est effondré, l’activité s’est mise au ralenti. J’ai d’ailleurs une anecdote sur notre capacité de réaction suite au Tsunami. Nous avons mis 48 heures pour rapatrier la totalité du personnel du Cirque du Soleil présent là-bas, là où d’autres ont mis une semaine. Nous avons donné la priorité aux artistes et au personnel sur place sans réfléchir aux conséquences financières que cela pourrait avoir. Pour les autres spectacles, un spectacle a été arrêté à Vegas au profit du démarrage d’un nouveau spectacle et les deux autres spectacles étaient en fin de vie : il était normal de les arrêter.

La décision de supprimer 400 emplois est venue d’une analyse que nous avons faite de nos structures. Nous sommes passés de 1200 employés à près de 5000 en quelques années. Nous avons eu à gérer la croissance et, comme pour beaucoup d’autres entreprises, nous avons aussi accru tout ce qui sert au fonctionnement de cette croissance. Certains services ont vu leur croissance dépasser ce qui était nécessaire jusqu’à voir des dysfonctionnements chroniques : l’entreprise se nourrit d’elle-même parfois lorsqu’elle grossit. Par exemple, les services techniques étaient ainsi devenus Les Services Techniques Centraux. Un technicien au Japon, confronté à une panne bénigne, devait par conséquent passer par les Services Centraux pour commander les pièces nécessaires à la réparation. Cela allait à l’encontre de tout bon sens : le technicien se sentait dépossédé de son travail, la réactivité en souffrait et cela coutait trop cher à l’entreprise. Alors, oui, nous avons pris ces décisions, en portant une grande attention aux conditions de départ, et notamment, en allant au-delà des normes dans ce domaine. Ces événements laisseront des marques bien sûr, mais avec le recul, j’ai apprécié la réaction de tous.

La solidarité semble être une caractéristique des nomades. Il n’y a qu’à voir comment les randonneurs, les motards ou les marins se reconnaissent et se saluent à chaque fois qu’ils se croisent. Est- ce une caractéristique des employés du Cirque du Soleil ?

DL : C’est clair et encore plus vrai en tournée qu’ici, à Montréal. On ne peut comprendre ce que cela représente : le seul moyen est de vivre une tournée. Bien que beaucoup d’artistes soient en contrat à durée déterminée, la fidélité au Cirque du Soleil est impressionnante : de nombreux artistes sont avec nous depuis plus de vingt ans parfois. Je voyage la moitié de mon temps et j’ai un grand respect pour cette vie. Et c’est le cas de tous les gestionnaires qui se déplacent avec les équipes. Président ou pas, pas la peine de programmer une visite où j’aurais besoin de rencontrer les responsables sur une tournée un Vendredi en pleine préparation d’un spectacle ; je dois m’adapter à leur vie et à leur activité. Alors, oui, la vie des tournées est tellement intense, prenante, exigeante qu’elle génère un esprit de solidarité extrême que l’on peut sentir à tout moment. Nous ne devons jamais oublier cela, ici au Centre de Création.

Nomadisme et vigilance vont souvent de pair : quel est votre rapport à la concurrence ?

DL : Toutes les entreprises qui vendent des billets de loisirs sont nos concurrents : les concerts, les pièces de théâtre, les parcs d’attractions, le sport, tous ces événements sont en concurrence avec nous. Ainsi, certains d’entre nous avaient proposé que nous soyons à Londres pour les Jeux Olympiques 2012. Ç’aurait été prendre le risque d’un fiasco historique : les gens présents aux JO y sont pour voir du sport pas un spectacle du Cirque du Soleil. Nous sommes une entreprise à hauts risques financiers : quand nous prenons la décision de nous installer pour plusieurs mois dans une ville, la lourdeur de l’investissement est à la hauteur du risque que nous prenons. La programmation de nos tournées est un casse-tête incroyable : nous devons tenir compte de tellement de facteurs, qu’ils soient météorologiques, événementiels, culturels, humains. Nous avons aussi remarqué qu’aller là où on ne nous attend pas représente un atout certain : ainsi, plus la ville est petite et plus les gens sont touchés que nous nous déplacions et le succès est alors immanquablement au rendez-vous.

Enfin, légèreté et simplicité semblent des caractéristiques nomades. Légèreté d’organisation et simplicité d’action sont-elles des qualités dans lesquelles vous reconnaissez votre entreprise ?

DL : Je ne veux pas surtout pas dire que le Cirque du Soleil est une entreprise modèle : nous avons nos travers, comme beaucoup d’autres entreprises, nous commettons des erreurs comme d’autres, notre organisation présente des défauts comme partout ailleurs. Je pense en revanche que le monde dans lequel nous agissons, je parle du monde de l’art et du spectacle, avec ses noblesses, ses exigences et son énergie, nous confère une mobilité et une ouverture d’esprit qui nous est naturelle et qui nous procure une force particulière.

yann coiraultYann COIRAULT- Consultant, Formateur, Coach, Auteur – CSP Formation
LinkedIn : http://www.linkedin.com/in/yanncoirault
site web : CSP Formation

Étude à télécharger : Quel management pour le travail nomade ?
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