L’impact des soft skills sur la performance individuelle et collective est de mieux en mieux perçu dans le monde professionnel. Comment enseigne-t-on ces compétences d’une nature particulière au pôle Léonard de Vinci, qui propose 3 cursus distincts – management, ingénieurs, métiers du web et multimédia[1] ? Directrice Soft skills, Carrières, Développement durable & RSE du pôle, Laure Bertand partage sa passion, ses convictions et ses réalisations. 

Quelles sont les compétences prises en compte dans le cadre du développement proposé par le pôle Léonard de Vinci en matière de soft skills ?

Il est vrai que la terminologie soft skills comporte encore un certain flou. Dès lors, certains associent les soft skills aux 4C, selon la définition de l’OCDE (créativité, pensée critique, communication et coopération), d’autres évoquent les « compétences du 21e siècle », etc.

En l’absence de convergence définitive en la matière, voici ma proposition : les soft skills sont des compétences que l’on peut acquérir ; il ne s’agit donc pas de traits de personnalité, immuables. Ces compétences sont de nature humaine, relationnelle, sociale et cognitive. Elles touchent des dimensions très personnelles comme la connaissance de soi, le rapport au temps, la façon de s’organiser, et des dimensions collectives comme la capacité à coopérer, à communiquer, à comprendre les autres et à se faire comprendre d’eux. Les soft skills portent également sur les capacités d’adaptation, de flexibilité et d’innovation, si précieuses actuellement. Ces compétences « soft » permettent de se développer personnellement et professionnellement.

Parfois, les soft skills correspondent à des talents qui préexistent. Il est alors intéressant de les renforcer par le biais de méthodes et par une mise en œuvre régulière. Un exemple : si je suis naturellement plutôt créatif, je peux néanmoins optimiser cette prédisposition en me formant à l’ensemble des méthodes et outils de la Créativité  et en m’entrainant à les mettre en œuvre. Il y a toujours une marge d’amélioration continue.

Dans d’autres cas, il s’agit de savoir-faire que nous ne maitrisons pas encore et qui peuvent s’acquérir par la formation et la pratique. Nous pouvons progresser dans des domaines qui ne nous étaient pas familiers au départ, si le contexte rend ces compétences nécessaires.

Au sein du pôle Léonard de Vinci, dès le début du cycle (5 années de formation), les étudiants découvrent des compétences individuelles qui vont constituer un socle : la connaissance de soi[2] (clé de voûte des soft skills), la gestion du temps,  les méthodes de travail, apprendre à apprendre, l’éloquence, la gestion des émotions, la gestion du stress, la créativité, la réflexivité

Au fil du cycle, ce développement de compétences intra-personnelles va se poursuivre, et s’approfondir dans les relations avec les autres : l’empathie et l’écoute active, la coopération en équipe, l’intelligence collective, l’agilité, le leadership…

 

D’autres grandes écoles ou universités proposent une approche des soft skills, mais le pôle Léonard de Vinci s’est montré pionnier. Quelle a été la genèse de ce positionnement ?

En 2015, Pascal Brouaye, directeur général du pôle, et Nelly Rouyrès, directrice générale adjointe, ont compris que les soft skills allaient devenir des compétences très prisées des entreprises. Ils ont décidé d’en faire un axe fort pour nos 3 écoles. Mon parcours les a alors poussés à me contacter. En effet, j’ai débuté ma vie professionnelle dans un organisme de formation dédié au développement personnel et professionnel des managers et dirigeants d’entreprise, créé par Jean-Louis Servan-Schreiber dans les années 1980[3]. L’approche et les méthodes que l’on y déployait étaient novatrices, inspirées de celles des praticiens de Palo Alto que Jean-Louis Servan-Schreiber avait rencontrés. Nous ignorions alors que la gestion du temps ou le leadership deviendraient un jour des soft skills ! Mais nous accompagnions déjà les apprenants dans le développement de ces compétences.

Arrivée au Pôle fin 2015, j’ai conçu un parcours complet de formations Soft Skills sur les 5 ans, transversal aux 3 écoles du Pôle et pluridisciplinaire. Ce projet a été accepté par la Direction et progressivement déployé.

 

Que représente l’enseignement des soft skills dans le parcours global d’un étudiant ?

Ces formations représentent environ 350 heures au total par étudiant sur les 5 ans, avec une forte concentration dans le cursus dès la 1re et la 2e année. Cela permet aux étudiants d’acquérir de bonnes pratiques dès le début de leurs études. Je précise que ces enseignements sont obligatoires, et notés.

Concrètement, les futurs managers, ingénieurs ou professionnels du web et du multimédia sont réunis à l’occasion de semaines transversales soft skills ; nous venons par exemple de clore une semaine consacrée à l’intelligence collective, avec les étudiants de 2e année. Ils sont répartis en groupes de 25 environ, puis en équipes de 6, car nous fonctionnons beaucoup en pédagogie par projet. Chaque équipe est pluridisciplinaire avec les 3 écoles. Les participants découvrent ainsi ce qui signifie travailler avec un futur ingénieur, quand on est jeune manager, avec un futur webdesigner, quand on est jeune ingénieur, etc. Certains enseignements sont néanmoins spécifiques à telle ou telle école, notamment dans le cadre de projets techniques d’équipe : un « mentor » accompagne alors les étudiants sur le plan opérationnel tandis qu’un coach assure un suivi de la dimension soft skills de ce travail. L’idée est de faire comprendre à chacun que la performance technique d’un projet va de pair avec la capacité de l’équipe à fonctionner ensemble, à identifier ce qui dysfonctionne en cas de problèmes (et à résoudre ces derniers), à optimiser les talents de chacun au sein de l’équipe.

Par ailleurs, au pôle Léonard de Vinci, le développement des soft skills est coordonné à la dimension Carrières. Dans cette perspective, les étudiants sont formés à l’orientation, à la recherche de stage et d’emploi, aux entretiens, aux outils permettant de se positionner sur le marché professionnel. Or plus les étudiants se connaissent eux-mêmes, plus ils sont « au clair » sur le type d’entreprises dans lesquelles ils souhaitent évoluer. Il y a une imbrication très étroite entre les formations soft skills et carrières. Cela permet aux élèves de comprendre qu’en développant leurs compétences soft, ils travaillent à titre personnel ET professionnel. Dans des entreprises où les interactions sont constantes, la qualité des relations interpersonnelles que l’on est en mesure d’entretenir s’avère décisive.

 

Quelles méthodes pédagogiques mobilisez-vous ?

Dans le cadre de nos semaines transversales soft skills, nous recourons à des pédagogies actives nourries d’interactivité, avec des jeux de rôle notamment. Avoir des clés de compréhension des comportements est important mais il est indispensable de pratiquer, pratiquer, pratiquer ! Je crois beaucoup à une pédagogie en spirale où l’on revient sur un même sujet à des moments différents et sous des angles complémentaires. Un exemple avec la connaissance de soi et de l’autre : abordée en 1re année, elle revient en 2e année dans le cadre de la coopération d’équipe (modèle du DISC – méthode des couleurs). En 3e année, des séminaires permettent de découvrir la Process Com®, notamment et, en 4e année, une formation au MBTI est obligatoire avec des déclinaisons dans tous les projets menés. En 5e année, un séminaire sur le leadership recourt au modèle LEA pour que chacun découvre son propre mode de leadership.

En parallèle, nous proposons des hackathons, pour favoriser la mise en situation. Durant une semaine, les étudiants sont organisés en équipes, avec un grand thème de société à traiter[4] et un certain nombre de livrables à réaliser. Ce travail de production se fait en autonomie, via l’accompagnement d’un coach. Sont alors mobilisés : le Team Building, la coopération, des méthodologies d’innovation (Design Thinking, méthodes agiles).

Un exemple avec les 4èmes années, qui ont travaillé sur les Low Tech : quel est l’impact environnemental et sociétal de l’innovation technologique ? Trois possibilités étaient données aux étudiants : contribuer à une start-up développant une activité Low Tech ; constituer un  groupe de salariés travaillant à un projet intrapreneurial Low Tech, au sein d’un grand groupe ; appartenir à un think tank et élaborer un plaidoyer pour faire évoluer la législation en faveur des Low Tech. Les objectifs sont à a fois d’ordre méthodologique et « soft skills », la réflexivité étant convoquée. Pour moi, la capacité à tirer parti de toute expérience que nous vivons pour apprendre sur nous-mêmes, est l’une des compétences soft fondamentales car elle nous inscrit dans une logique de progression.

Dans tous nos parcours soft skills, un temps individuel et un temps d’équipe permettent de revenir sur ce qui vient d’être fait : quels sont les aspects du projet qui ont bien fonctionné ? Lesquels ont été plus délicats ? Qu’en tirer comme enseignement/s ?

 

Observez-vous certaines réticences chez les étudiants à l’égard des compétences soft ? Leur évaluation pose-t-elle problème ?

Nos étudiants choisissent d’intégrer le Pôle Léonard de Vinci pour la valeur de l’école, en connaissant le poids des soft skills. Pour certains, il s’agit d’un critère de choix déterminant. D’autres restent plus dubitatifs, au début, quant à l’utilité de ces compétences « soft » par rapport aux connaissances scientifiques et techniques qu’ils visent prioritairement.

Toutefois, à l’issue de leur 1er stage en entreprise, une grande majorité d’entre eux mentionnent les soft skills comme un acquis leur ayant particulièrement servi en contexte professionnel ! Au fil de leur parcours, ils comprennent également qu’en développant leurs compétences soft, ils se donnent la possibilité de valoriser aussi leurs compétences techniques. Ce sujet est par ailleurs devenu visible au sein des entreprises, notamment au niveau de recrutement.

Quant à l’évaluation des soft skills, c’est un sujet sensible effectivement. Je rappelle que les notes qu’obtiennent les étudiants à cet égard comptent dans leur moyenne générale. Dès lors, nous avons le devoir d’objectiver leurs résultats. Ainsi, une évaluation ne résulte jamais d’une seule note mais de plusieurs modalités d’appréciation : qualité des contenus partagés, dimension pédagogique, capacité à impliquer l’auditoire – dans le cadre d’une classe renversée. Lors des hackathons, les exercices qui irriguent la semaine de préparation sont pris en compte (pertinence, dimension collaborative). Des quiz aux soutenances individuelles ou collectives et à la qualité des projets finaux, tout contribue à l’évaluation globale. Sachant que des personnalités externes secondent nos coachs soft skills pour réaliser ces appréciations[5]. Par ailleurs, nous délivrons des notes individuelles de participation et d’implication, et les « process » sont pris en compte pour témoigner des progrès réalisés lors de l’élaboration des projets.

Certaines personnes pensent que noter des compétences soft, autour de la gestion des émotions par exemple, relève d’une trop grande subjectivité. D’où le soin extrême que nous apportons à la sélection et à « l’équilibrage » de nos critères. Nous menons une réflexion constante sur ce sujet, pour objectiver et faciliter l’évaluation encore davantage. Nous avons beaucoup progressé en 5 ans.

 

En conclusion, quels axes d’amélioration voyez-vous pour que les étudiants mettent pleinement à profit leur acquis en matière de soft skills ?  

Tout d’abord, nous avons réalisé qu’ils ne valorisent pas assez, sur leurs profils LinkedIn par exemple, les projets menés au sein de l’école. Nous les accompagnons donc dans cette voie. Dans le même ordre d’idées, les étudiants ayant mobilisé les techniques du Design Thinking, dans le cadre de hackathons, vont désormais bénéficier d’un certificat de Design Thinker. In fine, l’objectif est qu’ils quittent le pôle Léonard de Vinci munis d’un « passeport de compétences » ! Car de nombreuses entreprises sont friandes des formations que nos étudiants réalisent. Pour eux, c’est donc un atout professionnel considérable.

[1] L’EMLV (école de management), l’ESILV (école d’ingénieurs) et l’IIM (Institut de l’Internet et du multimédia).

[2] La compréhension de : qui nous sommes, comment nous fonctionnons, quels sont nos facteurs de motivation et nos sources de stress, comment nous nous comportons avec les autres, comment nous réfléchissons, quel est notre rapport au temps…

[3] Cet Institut dépendait du groupe de presse L’Expansion.

[4] Laure Bertrand est également directrice Développement durable & la RSE au sein du pôle Léonard de Vinci.

[5] Pour les projets présentés devant un jury. Une grille d’évaluation très précise est partagée.

 

 

 

Laure Bertrand

Laure Bertrand est directrice Soft skills, Développement durable & RSE, Carrières, du pôle Léonard de Vinci (EMLV – école de management, ESILV – école d’ingénieurs, IIM – institut de l’Internet et du Multimédia). Dans le cadre des formations soft skills qui irriguent le parcours des étudiants, elle pilote un réseau de 200 coachs et formateurs.

Enseignant-chercheur en ressources humaines, elle a débuté sa carrière au sein d’une structure de formation continue créée par Jean-Louis Servan-Schreiber – la première à proposer aux cadres dirigeants des formations en développement personnel et professionnel.