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« L’intelligence artificielle effraie car elle conteste la supériorité de l’homme sur les autres espèces »

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Ce qu’il y a de bien avec la philosophie, c’est que l’entreprise peut devenir un objet de pensée. Quand les organisations se confrontent à une révolution technologique comme l’IA, la science de la sagesse devient indispensable. Nous avons demandé à Florentin Roche, chercheur en philo appliquée, et coach CSP DOCENDI, de nous parler de sens dans ce qui s’apparente à un chaos. Conversation.

Florentin Roche, Coach, Docteur en philosophie. L'IA questionne le travail de l'homme.

Florentin Roche, vous êtes philosophe et vous êtes également professeur affilié à l’American Psychological Association. L’âme humaine, c’est donc votre sujet ! Alors dites-nous pourquoi, dès que l’on prononce les mots d’Intelligence artificielle (l’IA), on tremble dans les foyers ?

Cela excite l’intérêt, je crois, et cela fait peur aussi. Vraiment très peur à certains, semble-t-il ! Ceux-là craignent que la machine prenne le contrôle de nos vies et, à terme, remplace l’humanité parce qu’elle surpasse d’ores et déjà l’humain dans certaines tâches intellectuelles.

Même en matière d’apprentissage ?

Oui, bien sûr. Dans des domaines spécialisés. Je vais prendre l’exemple du jeu de stratégie. Nous ne pouvons déjà plus rivaliser avec les systèmes intelligents qui s’affrontent dans nos antiques jeux de société (je pense au go notamment, réputé le plus complexe de tous). Ces machines se challengent et n’ont plus besoin de l’homme pour s’améliorer… En les concevant, nous nous sommes donc mis nous-mêmes hors-jeux. D’où la vision d’une IA conquérante ! Mais enfin, les machines n’éprouvent pas le besoin de survie qui a motivé l’humanité à utiliser et à développer son intelligence pour surpasser le monde animal, végétal et minéral.

Ce n’est pas la première fois que l’homme peut être effrayé par une nouvelle technologie…

Non effectivement. En fait, cela arrive à chaque fois qu’une innovation majeure est capable de changer la manière qu’a l’homme d’interagir avec son environnement. Cela a été le cas de la machine à vapeur, de l’électricité, du moteur à combustion …

La peur de l’IA serait donc infondée ?

D’une façon générale, ce n’est pas la nouvelle technologie qui est à craindre, ce sont plutôt les usages que l’humanité en fait.

Et concernant le monde du travail ?

En ce qui concerne le travail, la peur de voir des emplois remplacés existe à chaque innovation importante. Il est vrai que certains métiers ont disparu. Pourtant, à chaque fois que cela s’est produit, d’autres sont apparus ! C’est le principe de la destruction créatrice, théorisée par l’économiste Joseph Schumpeter au début du XXe siècle : le dépassement de la crise est un moteur de l’évolution.

La peur de l’intelligence artificielle viendrait alors de sa capacité à concurrencer les capacités humaines ?

Disons que si la destruction, créatrice de valeur, porte sur l’intelligence, dont l’humanité tire son avantage concurrentiel sur les autres espèces du vivant, cela interroge en effet la place de l’homme dans le monde. Depuis la plus haute antiquité, l’homme a l’ambition de créer des machines à son image et à sa ressemblance (toute allusion à un texte fondateur n’est pas fortuite) … mais essentiellement pour travailler à sa place (c’est d’ailleurs le sens du mot robot). Et voilà que la machine apparaît désormais comme une rivale… Au compétiteur humain, qui ne peut plus tirer fierté et réassurance de son avantage intellectuel en matière de stratégie comme en matière d’évolution, il reste le plaisir, qui est de l’ordre de l’émotion.

Mais l’émotion n’est pas non plus le propre de l’homme, dans le monde animal ?

C’est tout à fait vrai. Et c’est très intéressant : la différence avec la machine interroge à nouveau la différence entre l’homme et animal. Pour l’instant, la recherche du plaisir intellectuel semble encore distinguer l’humain, de l’animal et de la machine. Et c’est sans doute pourquoi l’intelligence émotionnelle a le vent en poupe, dans la recherche fondamentale et appliquée, comme dans la formation professionnelle qui nous intéresse. Ici, les hommes et les femmes au travail peuvent encore faire la différence au sein de leurs organisations, physiques et virtuelles.

Pour l’instant ?

Il n’est pas exclu que les systèmes intelligents puissent éprouver des émotions, notamment dans l’acte de se former. Le principe de l’apprentissage par la présentation répétitive d’objets, s’il est couplé à l’attribution d’étiquettes de valeurs accolées à tel ou tel objet, pourrait bien générer quelque chose de l’ordre de la préférence … Cela interroge la notion de conscience. Mais n’épuise pas le problème de l’âme ni le besoin de spiritualité.

Est-ce que les formateurs ou la formation elle-même est en danger ?

Non, nous ne devons pas nous sentir menacés. Notre métier évoluera bien sûr. À mon sens, il vaut mieux penser la complémentarité, une association homme-machine durable et profitable à notre écosystème.

Vous dîtes alors que l’intelligence artificielle peut nous aider à être meilleur ?

Oui, c’est à peu près ça. Il suffit de constater les dégâts que nous causons à notre environnement et à nous-mêmes, par notre incapacité à appréhender plus globalement la place que nous occupons dans l’univers. Alors, je dis qu’il faut rassembler le meilleur des deux !

Comment est-ce possible ?

En fait, le développement de l’intelligence humaine semble limité par certains facteurs, comme la taille de la boîte crânienne… Elle n’a pas beaucoup évolué depuis Neandertal … On croit même savoir que si le petit Neandertal était scolarisé et passait le bac aujourd’hui, il le décrocherait aussi facilement que le petit homo sapiens sapiens. Donc, le recours à l’IA paraît un moyen de prolonger notre intelligence, d’augmenter l’humanité.

Dans ce qu’elle a de meilleur ?

Oui. Et c’est, me semble-t-il, la seule question d’importance à poser.

Propos recueillis par Nadia Ali Belhadj – CSP DOCENDI


Florentin Roche
Florentin est psychopraticien et coach certifié, NLP Master Trainer, formé en France et aux États-Unis. Il est titulaire d’un MBA et mène des recherches en philosophie appliquée et psycholinguistique. Il intervient en formation initiale et en formation continue, à l’international.

fr-coach.fr


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